Dans l’Oise, les cerfs voient leur territoire de plus en plus contraint par les aménagements des hommes. Plusieurs associations de préservation de la biodiversité tirent la sonnette d’alarme, alors que les pouvoirs publics se disent concernés, mais impuissants.


  • Vallée de la Nonette (Oise), reportage

Routes, chemins de fer, habitations, grillages… La liste des obstacles qu’un cerf trouve aujourd’hui sur son chemin est longue. Pour rejoindre la forêt de Chantilly, dans la vallée de la Nonette (Oise), les cervidés doivent traverser une zone quadrillée par les clôtures des champs, des pâtures et des enclos équins. Un parcours du combattant pour cette espèce qui se retrouve confinée dans des espaces toujours plus réduits. Or, ce rétrécissement de l’espace est néfaste pour le cycle de vie de l’animal : en limitant le nombre de partenaires potentiels, il augmente le risque de la dégénérescence de l’espèce et, à terme, il menace sa survie.

Pourtant, le cerf, au même titre que toute la faune, a droit de se déplacer comme bon lui semble sur un territoire donné grâce à des « corridors écologiques ». Ces zones de libre circulation sont censées être protégées par les autorités locales car elles sont essentielles à la sauvegarde de la biodiversité. Elles doivent être garanties indépendamment de l’aménagement du territoire.

Le corridor intérieur qui relie la forêt de Chantilly à la forêt d’Halatte est protégé par la charte du parc naturel régional Oise Pays-de-France. Sa sauvegarde est même l’objectif numéro un du texte, qui fédère 59 communes. Seulement voilà : l’aménagement du territoire compromet clairement la circulation des animaux.

Des goulots d’étranglement vers lesquels les veneurs et leur meute précipitent leur gibier

« La zone a une géographie particulière, explique Éric Mulochot, administrateur du Regroupement des organismes de sauvegarde de l’Oise (Roso) — et guide d’un jour de Reporterre. N’oublions pas qu’on se trouve à côté d’une ville qui compte autant de chevaux que d’habitants », sourit-il. La ville voisine, Chantilly, est mondialement connue pour ses courses hippiques et les communes alentours regorgent de pâtures pour les chevaux de course. Or, leurs clôtures sont difficilement franchissables par les grands animaux qui utilisent le corridor écologique. « On se protège comme on peut », dit Éric Mulochot, assurant qu’il ne jette la pierre « ni à l’éleveur de chevaux ni au paysan qui cultive la terre ».

Dans la vallée de la Nonette.

En revanche, le militant a dans le viseur certains obstacles érigés au milieu de nulle part et dont l’utilité pose question. « Les barrières servent normalement à se protéger des voleurs. Mais regardez, cette grille est très simple à escalader », s’exclame l’homme en grimpant sur le grillage. « Si elle ne dissuade pas les voleurs, peut-être sert-elle à repousser le gibier qui viendrait piétiner les cultures continue-t-il. Pourtant tout le périmètre est obstrué par d’autres obstacles, si bien qu’aucun gros animal n’arriverait jusqu’ici. Tout cela est absurde », conclut-il. Des obstacles sans aucune utilité apparente tels que ce grillage abondent dans la vallée.

Elena Lacroix Jaeggy, la collègue d’Éric Mulochot, a son avis sur la question. L’érection de murs de pierre et d’autres cloisons grillagées ferait le jeu des veneurs. La région est en effet un haut lieu de la chasse à courre française, et sa pratique serait favorisée par la géographie du corridor écologique, selon la militante. En multipliant les obstacles, l’aménagement de la zone — dessinée par l’élevage équin et l’agriculture — complique le passage des cervidés et crée des goulots d’étranglement vers lesquels les veneurs et leur meute précipitent leur gibier.


À son tour, elle désigne du doigt un mur de pierre qui coupe deux parcelles vierges de toute activité : « Ce mur, par exemple, on voit bien qu’il ne protège de rien du tout. S’il est encore là, c’est simplement pour empêcher le passage des cerfs et les prendre au piège »,s’indigne la militante, qui soupçonne les décisionnaires concernés d’être eux-mêmes veneurs.

« C’est un combat perpétuel, mais on avance »

Interrogé par Reporterre, Patrice Marchand, président du parc naturel régional, réfute formellement cet argument. « Qu’il y ait des goulots d’étranglement, c’est possible, mais de là à penser que c’est volontaire, cela devient ridicule », assure-t-il. L’homme, également maire de la commune voisine de Gouvieux, assure au contraire négocier sans relâche avec les propriétaires de ces parcelles pour obtenir l’aménagement de clôtures compatibles avec le corridor. Celles-ci doivent être suffisamment basses pour laisser passer les grands animaux et suffisamment surélevées pour laisser passer les plus petits par dessous.

Pourtant, dans la vallée de la Nonette, force est de constater que toutes les barrières sont encore loin de respecter ces recommandations. « Le parc n’a pas vocation à imposer des règles aux habitants. Si un agriculteur refuse ce genre de clôtures, c’est son droit, on ne peut l’y contraindre », conclut l’élu.

Mais, quid du respect de l’article premier de sa charte ? « C’est un combat perpétuel, mais on avance », répond-il, en citant par exemple l’installation de clôtures compatibles par la SNCF, ou encore l’aide accordée à un agriculteur concerné par le problème.

Des actions positives, mais insuffisantes, selon les associations du Roso. Pour certains de ces membres, le dossier des corridors écologiques a quelque chose de très politique. L’investissement des décisionnaires est, selon eux, proportionnel aux intérêts dissimulés en coulisses. Sur les planches, c’est le destin des cervidés qui se joue.

https://reporterre.net/REP-La-survie...En-Picardie-la